
À PROPOS DE L'INTUITION
À une époque où le besoin de contrôle et l’aversion au risque deviennent la norme,
à fortiori en périodes de crises, s’en remettre à l’intuition,
c’est à dire à un sentiment de connaissance immédiate
sans avoir le souvenir d’avoir fait appel à un raisonnement déductif,
peut paraître déstabilisant, voire déraisonnable en apparence
dans le cadre de prises de décisions cruciales, d’activités professionnelles,
notamment, en raison du risque de perdre en crédibilité.
Le physicien Albert Einstein s’est livré à cet exercice, en concevant ses théories, dont
certaines ont été démontrées un siècle plus tard
Ainsi, le 4 Février 1917, soit quelques jours avant la présentation de ses recherches
sur la constante cosmologique à l’académie de Prusse,
A.Einstein écrit ceci à son confrère Paul Ehrenfest :
« J’ai encore commis quelque chose à propos de la théorie de la gravitation qui,
d’une certaine façon, m’expose au danger de me faire interner dans un asile de fous.
J’espère qu’il y en a aucun ici à Leyde,
afin que je puisse de nouveau vous rendre visite sans encombre. ».
Einstein, A. 1917h. Letter to Paul Ehrenfest, February 4th. CPAE 8 (Doc. 294).
Bill Gates, concurrent de Steve Jobs
disait également au sujet de ce dernier:
« J’ai vu Steve prendre des décisions fondées sur son
instinct, un instinct que, voyez-vous, j’ai beaucoup de mal à m’expliquer.
Son mode opératoire est unique et, en un sens, magique et dans ces moments là, je me dis waouh...».
Gates B., All Things Digital Forum, 2007
On peut remarquer que si certaines personnes
assument parfaitement leur intuition
comme Steve Jobs et tant d’autres,
certaines personnes n’osent pas avouer
faire appel à leur instinct
pour prendre leurs décisions,
ou ne l’évoquent que subrepticement.
Pourtant, l’idée d’exploiter son intuition, son instinct,
à des fins professionnelles
fait l’objet de multiples programmes d’enseignement.
En somme , on observe combien il est difficile
de se convaincre soi-même tout autant que les autres
quand un raisonnement est guidé par une intuition
dont le bien-fondé ne peut être démontré sur le moment.
Chez l’être humain ,
la notion de perception ne renvoie pas seulement
à des informations dont nous avons connaissance par déduction,
mais également à celles qui nous parviennent de façon spontanée,
sans réflexion préalable.
Au XVII siècle, Baruch Spinoza, dans le Traité de la réforme de l’entendement (1677) distingue notamment quatre types de perception,
à savoir la perception par les sens,
la perception par l’expérience,
la perception par le raisonnement déductif,
et la perception par l’intuition.
Spinoza B, Traité de la réforme de l’entendement, Ed. André Lécrivain, 2003,
Flammarion, Paris.
Ainsi, il est possible de considérer que ce que nous appelons
intuition, flair ou même instinct,
est une forme de perception de l’environnement.
La neurologue Régine Zékri-Hurstel, reconnait par exemple que:
« notre cerveau arrive directement aux conclusions et
nous fait prendre des décisions
sans que nous ayons conscience de perceptions subliminales
qui nous y ont conduits ».
Zékri-Hurstel R, Psychologies Magazine, Février 2020
Les connaissances accumulées au cours des dernières décennies
grâce aux progrès accomplis entre autres dans le domaine des neurosciences cognitives,
ont conduit à formuler de multiples modèles de certains comportements humains.
Pourtant, en dépit de l’essor de techniques d’imagerie cérébrale
ayant été le support de nombreuses publications
visant à assigner des localisations anatomiques précises à certains processus cognitifs *,
la complexité du sujet d’étude ainsi que les nombreux biais
pouvant entacher la reproductibilité de ces techniques,
demeurent un frein important à la connaissance des mécanismes physiologiques
mis en jeu dans le cadre du processus intuitif.
*Horr NK, Braun C, Volz KG. Feeling before knowing why: the role of the
orbitofrontal cortex in intuitive judgments--an MEG study. Cogn Affect Behav
Neurosci. 2014 Dec;14(4):1271-85
Si l’intuition semble limitée pour l’heure
au champ de l’expérimentation personnelle
à défaut de pouvoir être réellement
objectivée et quantifiée
avec précision et reproductibilité par les moyens technologiques actuels,
sommes-nous condamnés à ne jamais la maitriser ou
devons-nous tenter de la renforcer malgré tout ?
Assurément,
il reste important de mettre sont flair à l’épreuve,
pour les décisions de moindre importance au préalable,
mais aussi de plus en plus importantes par la suite,
de manière progressive,
en associant son intuition à ses raisonnements ultérieurs,
c’est à dire instinct et raison.
Ainsi, en dépit du fait que l’intuition est difficilement quantifiable ou objectivable,
comme nous l’avons vu plus haut,
elle m’apparait être un outil efficace au service d’une décision rationnelle,
en particulier quand elle est développée au long cours
en exerçant une activité bien spécifique.
Elle peut ainsi être vue,
non pas comme un simple don permettant de faire des prédictions à l’emporte-pièce,
mais bien une faculté qui peut être progressivement améliorée,
notamment dans le cadre d’un champ disciplinaire,
par l’expérience professionnelle.
J’aime en effet comparer
l’intuition à un algorithme inconscient disponible,
en amont et en aval d’un contexte donné,
favorisant une résolution d’une classe de problèmes,
en utilisant
une somme d’informations que l’on a probablement sans s’en rendre compte
ou que l’on peut acquérir
si l’on est plus attentif et plus entrainé.
En effet, si l’on considère l’intuition comme un outil de prise de décision ponctuel,
son utilité ne semble pas se limiter à ce seul aspect.
Toutes ces années d’expérimentation m’ont démontré que
le fait de se sentir en capacité de prendre des décisions en situation stressante, inattendue
où la « bonne solution » est difficile à identifier en apparence,
permet d’être plus serein par la suite,
plus confiant donc probablement plus efficace.
Il s’agit d’un véritable cercle vertueux.
Plus je raisonne en association avec mon intuition pour m’orienter,
plus je suis efficace en terme de résultat et de rapidité,
plus je suis confiante ,
et plus je suis conduite à renforcer mes capacités en répétant l’opération.
Ainsi, Le travail de développement de l’intuition,
participe à un autre développement vertueux,
celui de la confiance en soi.
Cela offre la chance supplémentaire,
de faire preuve d’un instinct pouvant être pertinent
même dans un champ disciplinaire qui n’est pas le nôtre.
L’approche que j’ai de l’intuition
et de la pluralité des domaines de compétence concernés,
participe de ce processus global.
L’intuition procède selon moi, d’un long d’un parcours initiatique créatif, au cours duquel,
il n’y a ni croyances, ni magie,
mais une synchronicité entre les épreuves de la vie et
l’émergence de l’intuition que l’on choisit d’écouter ou non.
Cette maturation s’épanouira en fonction du niveau de confiance en soi-même,
de notre paix intérieure, de l’état de conscience.
Ce cheminement initiatique est essentiel dans sa forme et dans son fond,
car il conditionne la qualité de la perception de l’intuition et sa précision.
Une sollicitation régulière de l’intuition en première intention
permet vraisemblablement de la faire émerger de plus en plus aisément et
de dépasser le simple stade d’une sensation fugace incontrôlée.
Ainsi, elle peut est perçue comme
une faculté que l’on peut progressivement améliorer,
à tout le moins, dans le cadre d’un champ disciplinaire tel que par exemple,
les mathématiques évoquées précédemment,
mais aussi, dans le cadre du Concept SVI.
MARIE COUDY-CAZALS